recherche situation sociolinguistique en Jordanie

CARINE ZANCHI                

DEA Cultures et civilisations

 

 

La situation                       linguistique en Jordanie.

 

 

 Sous la direction de Monsieur Le Professeur  Nader Srage

 Université Jean Monnet, Saint-Etienne

Année universitaire 2000-2001

 

INTRODUCTION

Dans le cadre d’un stage de Français langue étrangère à l’université de Jordanie, j’ai choisi de  m’intéresser à la situation linguistique en Jordanie. En effet, l’idée de ce sujet de mini-mémoire m’est apparue intéressante puisqu’elle s’inscrivait dans la continuité du cours dispensé par le Professeur Nader Srage. L’hypothèse de départ reposait sur l’interrogation suivante : pouvait-on parler d’uniformité linguistique à l’intérieur du Mashrek ?

Comme nous l’avons vu la situation linguistique au Liban est assez exceptionnelle puisque nous pouvons parler de diglossie et de plurilinguisme.

Qu’en était-il de la Jordanie ? Pouvait-on aussi parler de diglossie et de plurilinguisme ?

La Jordanie est un pays de 4 millions d’habitants et qui en fonction du contexte géopolitique a accueilli différentes vagues de réfugiés pour la plupart d’origine arabe. Mais rappelons qu’en Jordanie, les Circassiens sont présents depuis plus d’un siècle. Cependant, à leur sujet, on peut parler de « minorité minorisée » parfaitement intégrée. Même s’ils parlent l’arabe du fait de leur scolarisation, à l’intérieur de leur foyer, les Circassiens recourent à leur langue maternelle.

De par son histoire, Le Royaume Hachémite est un pays totalement créé par la France et l’Angleterre et qui après avoir été sous mandat anglais dans le cadre des Accords Sykes Picot, a acquis en 1936 son indépendance, tout en restant fortement lié au monde anglo-saxon. Par conséquent, la Jordanie est un pays anglophone de fait. Cette anglophilie s’explique aussi à travers la personnalité des souverains Hachémites. Le défunt Roi Hussein avait fait toute sa scolarité en Angleterre et de ce fait maîtrisait très bien l’anglais. Son fils, Abdallah 2, du fait de ses origines maternelles anglaises, est bilingue. A ce propos, lors de son accession au trône, beaucoup lui reprochaient ses difficultés à maîtriser l’arabe alors qu’il parlait parfaitement l’anglais .Il en est de même pour le Prince héritier Hamze dont la mère n’est autre que la Reine Noor, d’origine américaine. Enfin, il est important de souligner que tous les membres de la famille royale hachémite ont étudié dans les universités anglo-saxonnes. L’exemple de la Reine Rania est révélateur puisque la Reine a fait ses études à l’Université américaine du Caire et est de ce fait, bilingue.

En partant de ce postulat de bilinguisme, qui met en contact un parler vernaculaire et un parler véhiculaire, nous verrons les spécificités de la situation linguistique jordanienne à travers une approche sociolinguistique axée plus spécifiquement sur Amman et basée sur des observations personnelles et sur des enquêtes. Nous tenons ici à signaler que la non maîtrise de la langue arabe a été un handicap et que par conséquent cette analyse demeure succincte dans la mesure où la description des phénomènes phonologiques n’a pu être faite.

Notre travail s’articulera donc autour de 3 parties : la situation diglossique pour ce qui concerne la langue maternelle, le bilinguisme arabe-anglo-américain et l’interculturalisme qui se traduit par la prise en compte des langues et des cultures des nations étrangères autre que l’anglais voire le français qui comme nous le verrons ultérieurement occupe une place particulière en Jordanie.

 

I) La diglossie

En tant qu’état nation, la Jordanie possède  une langue officielle, la langue arabe, langue commune à  plusieurs  pays et langue sacrée pour les millions de musulmans de par le monde.

L’arabe a donc un statut formel à l’intérieur de la société jordanienne puisqu’il est présent dans tous les domaines de la vie publique : administration, système scolaire, univers médiatique (édition, presse, radio, télévision, cinéma …), pratiques religieuses, création artistique etc… La langue arabe est donc utilisée pour communiquer.

Par conséquent, les Jordaniens devraient former une communauté linguistique homogène, ce qui est le cas actuellement de la France.

Or la situation linguistique jordanienne est similaire aux autres pays arabes[1] où l’on observe un phénomène linguistique décrit sous le terme de « diglossie ».

En effet, on observe que la langue officielle soit l’arabe classique est différente de celle que pratiquent ordinairement les membres dans leurs usages quotidiens. Parallèlement à l’arabe classique, il faut distinguer l’arabe moderne celui des médias et l’arabe dialectal. L’intercompréhension passe soit par l’arabe dialectal (interactions orales) soit par l’arabe moderne (médias : presse écrite et télévisée)  car très peu de personnes maîtrisent l’arabe classique. Ce phénomène de diglossie signifie que tous les individus qui composent la société jordanienne ne sont pas en possession des 3 codes. A noter que même si la Jordanie possède un fort taux de scolarisation, certains ne possèdent que le dialectal, ce qui signifie qu’ils sont analphabètes.

Le tableau ci-joint illustre la spécificité des rapports existants entre 3 variétés qualifiées de haute, moyenne et basse d’une même langue.

 

Situations d’emploi des variétés hautes, moyennes et basses de l’arabe en situation diglossique
Situations haute moyenne basse
n    sermons religieux

n    instructions à des employés                                                                      

n    lettre personnelle

n    discours politiques

n    enseignement

n    lettre administrative

n    conférences universitaires

n    conversations privées

n    Presse TV, écrite

n    Publicité

n    littérature

n    littérature populaire

n    Sit com

 

X

 

 

 

 

 

 

X

 

 

 

X

 

 

 

 

 

 

X

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X

X

X

 

X

 

 

 

X

 

 

X

 

 

 

 

X

 

X

 

 

 

X

 

 

 

 

 

X

 

 

X

 

X

 

X

 

 

 

A joindre une carte des différents dialectes arabes

CF vos interventions : arabe dialectal divisé en 12 zones.

 

Nous allons voir maintenant les différents facteurs qui créent  cette situation « diglossique » en Jordanie :

a)   L’apprentissage de la langue[2]

A l’instar des autres pays arabes, la première acquisition langagière de l’enfant jordanien est la langue arabe parlée (parler des parents issu du dialecte régional).

Comme l’écrit N. Srage[3] : « c’est à travers elle qu’il découvre le monde autour de lui, exprime ses besoins et essaie de communiquer avec son entourage ». C’est donc au sein de sa famille que l’enfant jordanien acquiert son premier bagage langagier soit la prononciation, les termes et locutions, accent, intonation et langage gestuel.

En Jordanie, l’école est obligatoire jusqu’à 10 ans, l’école constitue une nouvelle source d’acquisition puisqu’il y apprend l’arabe classique. N. Srage qualifie cette acquisition comme « un second niveau de sa langue maternelle qui revêt un caractère étranger puisqu’elle s’associe au monde des adultes même si elle est très peu utilisé dans son milieu familial ». Il apprend à lire, à écrire et ce avec difficultés pour la raison évoquée ci-dessus. L’importance de cet habitus linguistique constitue un réel handicap pour l’acquisition de l’arabe écrit. En outre, il est important de souligner la réalité sociale, un enfant issu d’un milieu favorisé aura plus de facilités qu’un enfant issu d’un milieu défavorisé où les parents sont très peu scolarisés voire analphabètes.

En raison en particulier de la situation géopolitique du Moyen-Orient, la Jordanie, du fait de l’accueil de réfugiés, a une situation linguistique « diglossique » originale comparée aux autres pays arabes.

 

b)  Les parlers iraquiens et palestiniens.

 

1)  Les parlers iraquiens

Depuis la guerre du Golfe et depuis l’embargo qui frappe l’Iraq, de nombreux irakiens fuient leur pays à cause de la dégradation des conditions de vie. Par conséquent, ils se rendent à la frontière jordanienne. Le dialecte irakien est un dialecte qui se différencie du dialecte jordanien en raison de sa proximité géographique avec l’Iran qui n’est pas un pays arabe.

Un autre dialecte signifie d’autres parlers qui varient en fonction de l’origine géographique et sociale des locuteurs.

 

2)  Les parlers palestiniens

Du fait du conflit israélo-arabe, la Jordanie a accueilli de nombreux réfugiés Palestiniens et ce lors de différentes vagues. De plus, la Cisjordanie a fait partie de la Jordanie de 1950 à 1988. Actuellement le Royaume Hachémite est composé à 70 % de Palestiniens. Il s’ensuit dès lors que la population palestinienne est venue en Jordanie avec son

parler, propre à sa région d’origine. Dans les rapports sociaux, il est à noter une endocommunication dans la mesure où on observe un regroupement entre membres d’une même communauté.

Dans les interactions sociales, on observe quelques différences (lexicales, accent, intonation….) témoignant de l’origine géographique voire sociale des locuteurs Palestiniens.

Concernant les parlers palestiniens, il faut cependant noter qu’ils sont transmis de façon héréditaire aux descendants.

En effet, on constate que les enfants issus de couples de réfugiés et qui n’ont jamais ou très peu connu la Palestine et qui ont été scolarisés dans les écoles jordaniennes utilisent les mêmes parlers que leurs parents à l’intérieur de leur foyer, ce qui confirme le phénomène d’habitus linguistique. Ne peut-on pas dès lors parler de réflexe identitaire  de la part de ces réfugiés[4] ?

A noter que les Palestiniens expulsés du Koweït en 1991, sont venus avec leur parler originaire de Palestine mélangé au dialectal koweïtien.

Parallèlement à ce phénomène linguistique, notons la présence de nombreux Palestiniens travaillant dans la Péninsule arabique et qui viennent en particulier pendant la période estivale en Jordanie.

d)  Un pays touristique pour les monarchies du golfe

La Jordanie se veut un pays touristique à l’intérieur du monde arabe en particulier pour les monarchies pétrolières qui en choisissant comme destination touristique la Jordanie font rentrer par la même des devises.

Rappelons que la Jordanie a une frontière commune avec l’Arabie Saoudite et de ce fait favorise le tourisme jordanien dont les températures estivales sont jugées plus clémentes.

e)  Autres facteurs :

Cette situation linguistique de type « diglossique » est accentuée par la présence d’autres peuples arabes en particulier les Egyptiens et les Maghrébins venus pour diverses raisons sur le sol jordanien (économique, rapprochent conjugal voire touristique). Il faut souligner que les dialectes maghrébins  sont très différents du dialecte jordanien[5] en particulier le dialecte marocain. Dans un premier temps, du fait du brassage de populations, l’intercommunication passera par le dialecte égyptien que tout locuteur arabe est censé connaître du fait de l’importance de son rayonnement à l’intérieur du monde arabe[6] avant la maîtrise du dialecte jordanien. Celui-ci fait office de parler véhiculaire au sein du monde arabe.

En conclusion, la diglossie est un phénomène de plurilinguisme social et qui durant la période estivale, est à son paroxysme puisque se côtoient différents dialectes et différents parlers arabes.

f) Vers une uniformisation linguistique ?

On constate que l’arabe dialectal est un parler vernaculaire, acquis lors de la toute première socialisation au sein de la cellule familiale, propre à un groupe généralement défini « territorialement » et acquise par voie lignagère. Au sein d’un même dialecte, il existe différents parlers qualifiés d’endogènes qui dépendent de différents facteurs : origine géographique et origine sociale.

Dans les rapports sociaux jordaniens, on observe divers dialectes en présence en Jordanie et corollairement une multitude de parlers. L’intercommunication se fait principalement par l’arabe dialectal  On observe cependant l’émergence d’un nouveau parler décrit sous le nom « d’accent d’Amman » qui est la synthèse des parlers palestiniens citadins et qui est plus prestigieux que les parlers bédouins[7] et parlers ruraux palestiniens. Par conséquent, on assiste à une uniformisation des parlers en particulier de la part des femmes.

Le fait d’utiliser ce parler permet d’appartenir à une classe socio-économique plus distinguée et permet du même coup de rendre ambigu l’appartenance de chacun.

II) Le Bilinguisme arabe-anglo-américain

Comme nous l’avons précisé dans l’introduction, la Jordanie est un pays de tradition anglophone. Il suffit de se rendre en Jordanie pour voir l’importance de l’anglais dans la vie quotidienne : panneaux de signalisation, documents administratifs, publicités…et lors des interactions entre natifs et étrangers.

Il est important de noter le dynamisme de cette langue en Jordanie et qui se vérifie par l’activité : des centres culturels  (British Council et American Center), des établissements scolaires et des départements d’anglais à l’intérieur des universités jordaniennes[8]. La validation de la maîtrise de la langue anglaise passe par le TOFEL. A ce propos, les publicités[9] sur le TOFEL sont nombreuses, ce qui démontre l’importance de l’anglais en Jordanie, ce que nous verrons ultérieurement.

a)   L’anglais : la langue véhiculaire

A l’intérieur du Royaume Hachémite, on remarque que s’établit une relation hiérarchique entre l’anglais et l’arabe[10] que l’on peut qualifier ainsi : « l’anglais étant réservé aux usages élevés et l’arabe étant réservé aux usages inférieurs ».

En effet, la maîtrise de l’anglais est un gage de réussite sociale et professionnelle. L’anglais est la langue des affaires. En effet, avec la guerre civile libanaise et l’effondrement des places financières, Amman, du fait de sa stabilité politique, a su attirer les investisseurs arabes et étrangers. La Jordanie étant dépourvue de ressources naturelles, mise tout sur les services. Le développement du tertiaire à Amman se traduit par une implantation pléthorique de succursales dont l’empreinte est visible dans le paysage urbain.

En outre, pour pouvoir prétendre à ces postes, il est indispensable de maîtriser parfaitement l’anglais.

b)  L’apprentissage de l’anglais

L’anglais est la première langue étrangère apprise à l’école par les enfants jordaniens. Mais il existe une réelle différence dans l’acquisition de cette langue en fonction des origines sociales des parents. En effet, les enfants issus des classes favorisées, fréquenteront les écoles privées voire parfois les écoles anglo-américaines qui dispensent leurs cours en anglais. De ce fait, du fait de la précocité de l’apprentissage de l’anglais, ces élèves deviennent par la suite des locuteurs parfaitement bilingues[11].

Quant aux élèves des écoles publiques, ils apprendront l’anglais mais plus tardivement et de manière différente dans la mesure où l’arabe sera omniprésent.

Ces différentes modalités d’acquisition de l’anglais nous démontrent que chez certains Jordaniens, on parlera dès lors [12] de bilinguisme précoce qu’on opposera au bilinguisme tardif.

 

c)   La répartition sociale à Amman et le bilinguisme

En fonction des quartiers, on observe le phénomène suivant : inscriptions en arabe uniquement dans les quartiers populaires (Hachemi), en arabe et en anglais dans les quartiers mixtes socialement (Djebel Hussein), et en anglais uniquement dans les quartiers favorisés (Habdoun…).

Cette observation rejoint ce qui a été dit précédemment et démontre bien que le bilinguisme soit surtout présent dans les couches favorisées de la population jordanienne.

 

 

 

Carte d’Amman extraite du Guide du Routard.

 

 

d)  Exposition à la langue anglaise

L’anglais, langue écrite et orale, fait partie du quotidien des Jordaniens. Ils sont de ce fait plus exposés à la langue anglaise que les Français.

Il suffit de se rendre dans un kiosque à journaux pour voir l’importance de la presse en anglais. Citons pour exemple le Star, journal hebdomadaire ou le Jordan Times, quotidien. Il en est de même pour ce qui est de la télévision, où vous avez à 20 heures les informations du jour présentées en anglais. Une nouvelle chaîne de télévision a été créée : « Jordan Movie » où la présentation des programmes se fait d’abord en anglais suivie de la traduction en arabe. A la télévision comme au cinéma[13] les films sont en version originale avec un sous-titrage en arabe. A la radio, conjointement à des stations arabes, il existe des stations où la programmation des émissions se fait uniquement en anglais.

Enfin, il faut noter que beaucoup de Jordaniens disposent de satellites et peuvent ainsi visionner des programmes en anglais[14] produits à l’intérieur du monde arabe.

Selon moi[15], cette exposition à la langue anglaise se révèle bénéfique au niveau phonologique et qui se traduit par une bonne expression orale proche des anglo-saxons.

e)   Quel type de bilinguisme ?

Le bilinguisme se définit : « par la capacité qu’à un locuteur ou une communauté d’utiliser alternativement deux systèmes linguistiques »[16]. Comme nous l’avons vu précédemment, il existe plusieurs types de bilinguisme en fonction des individus en Jordanie :

–         Un bilinguisme composé ou mixte et symétrique lorsque les 2 langues sont utilisées de manière indifférenciée ou quand les 2 langues sont utilisées de façon systématique et fonctionnelle selon la situation de communication. L’arabe est la langue maternelle et l’anglais la langue seconde.

–         Le bilinguisme « asymétrique » lorsque la maîtrise des 2 langues est inégale, c’est le cas de la plupart des Jordaniens.

Parallèlement, ce bilinguisme est un bilinguisme transitionnel et stable en fonction des rapports qu’entretiennent les langues en présence. En Jordanie, il se caractérise par 3 phases :

–         Le bilinguisme supplémentaire : l’anglais, langue seconde, est utilisé comme simple appoint pour combler certains besoins de communication occasionnels. Pour illustrer nos propos, prenons le terme « computer ».

–         Le bilinguisme complémentaire : la langue seconde assure des fonctions qui complètent celles de la langue première au niveau des répertoires des locuteurs. Le vocabulaire des Nouvelles Technologies de l’information et de la communication (NTIC) se fait en anglais.

–         Le bilinguisme de remplacement : l’anglais assure graduellement tous les besoins communicatifs des locuteurs incapables de les assurer en arabe. L’enseignement des Sciences (médecine, sciences physiques…) à l’université se fait en anglais.

 

f)    Le tourisme

Depuis la découverte de nouveaux sites religieux[17], la Jordanie se veut une destination touristique en particulier auprès des pèlerins chrétiens.

A cela s’ajoute un patrimoine touristique important[18] qui fait de la Jordanie, une destination phare pour le voyageur qui souhaite visiter le Moyen-Orient.

Par conséquent, la langue d’intercommunication (écrite comme orale) demeure l’anglais.

 

g)   L’adoption de l’American way of life[19]

Même si la politique américaine moyenne-orientale est loin d’être approuvée par les Jordaniens, on constate cependant que la place croissante occupée par les industries culturelles dans la vie sociale jordanienne, l’efficacité des Etats-Unis dans ce domaine conduisent à la diffusion internationale de modèles comportements, de représentations sociales ou de valeurs dont les actualisations sont effectuées par le biais des produits culturels de masse, largement accessibles et qui modèle les consommations :

–         boissons : coca-cola, pepsi-cola et autres sodas

–         alimentation (implantation des fast-food)

–         vêtements

–         sports

–         littérature

–         chansons

–         télévision…

 

Dans les quartiers favorisés d’Amman, on assiste à une homogénéisation linguistique ainsi qu’à une homogénéisation des mœurs anglo-saxonnes qui sont antagonistes à celles de la société traditionnelle[20].

Corollairement, la diffusion de l’anglais s’accompagne de la diffusion d’autres langues étrangères.

 

III) L’interculturalisme[21]

Ce qui ressort de ce travail, c’est l’option interculturelle choisie par la Jordanie et qui se traduit par la prise en compte des langues et cultures des nations étrangères et qui constitue un réel moyen, d’enrichissement des élèves jordaniens qui peuvent bénéficier d’une ouverture interculturelle.

Cette politique choisie par les Souverains Hachémites n’est pas fortuite dans la mesure où elle s’inscrit dans le contexte géopolitique du Moyen-Orient. Brièvement, le Moyen-Orient est la chasse garder des Américains. Depuis quelques années, les Européens tentent de s’implanter politiquement et culturellement : c’est le cas des Français, des Espagnols et des Italiens …En effet, le rayonnement d’un pays passe obligatoirement par sa langue.

 

a)   La langue française

1) Le service culturel

En Jordanie, la langue française confirme sa place de deuxième langue parlée au monde même si elle est loin derrière l’anglo-américain. Le service culturel de l’ambassade française est assez actif dans la mesure où de nombreuses manifestations culturelles et linguistiques sont organisées : fête de la musique du 21 juin, festival du film franco-arabe…

La présence du centre culturel français contribue à la diffusion culturelle et linguistique du français.

 

2) Les établissements enseignant le français

La présence du lycée international français permet suivre le cursus scolaire français.

Parallèlement, il existe d’autres établissements privés qui dispensent précocement des cours en français et qui sont fréquentés par la population aisée.

Dans les deux universités publiques jordaniennes[22], les départements de français sont assez actifs et accueillent un pourcentage d’étudiants assez important.

Des programmes d’échanges entre les universités françaises et les universités publiques jordaniennes sont organisés à la fin de la deuxième année. Les étudiants ont la possibilité de venir étudier en France, il existe différentes formules : stage d’un mois, stage de 3 mois et stage de 6 mois pris en charge par les autorités françaises.

A cela s’ajoute la possibilité de préparer un troisième cycle en France, seul le doctorat permet d’obtenir un poste d’enseignant à l’université.

Le service culturel, satisfait des résultats de cette politique, souhaiterait élargir cette politique de partenariat aux universités privées qui totalisent un nombre non négligeable d’étudiants apprenant le français.

Il est important de souligner que c’est aussi une volonté des universités privées de créer des départements français à l’intérieur de leurs établissements.

Quel constat peut-on faire à partir de ces données ? Il semble que cette diffusion linguistique du français s’explique par la bonne image qu’a la France en Jordanie. En effet, Jacques Chirac, du fait de ses sympathies pro-arabes, contribue à ce résultat. La coupe du Monde a aussi beaucoup contribué à ce résultat dans la mesure où les Jordaniens sont en adoration de Zinedine Zidane du fait de ses origines algériennes.

 

3) La diffusion du français

En raison d’accords bilatéraux entre la Jordanie et la France, il existe un journal télévisé quotidien présenté en français. Des films sont programmés sur les chaînes jordaniennes à raison d’une fois par semaine.

Outre la présence de certains journaux français[23], il existe des journaux français traitant de l’actualité jordanienne, proche-orientale et internationale :

–         dans le Star, il existe un complément en français.

–         Le Jourdain

Parallèlement, il existe des émissions de radio en français : informations sur l’actualité proche-orientale et internationale, chansons, diffusion de programmes culturels qui s’inscrivent dans le cadre de la francophonie.

 

4) Une « touche d’exotisme » : le recours au français.

Il est à noter que certains mots de la langue française sont utilisés à l’écrit comme à l’oral mais leur emploi s’inscrit dans un contexte précis. Prenons l’exemple du « maquillage » ou du mot « pâtisserie »[24]

Ces exemples démontrent que nous sommes dans une situation de bilinguisme supplémentaire[25] : le recours au français est utilisé comme simple appoint pour combler certains besoins de communication occasionnels.

Le français occupe une place assez particulière en Jordanie, mais qu’en est-il des autres langues ?

 

b)  La diffusion des autres langues : allemand, italien, espagnol …

Pour chacune des langues citées, il existe un centre culturel qui propose à l’instar de l’anglais et du français, des cours de langue qui organisent des manifestations culturelles pour faire découvrir leur langue et leur culture.

Mais, il faut noter que leur diffusion est moins notoire que celle de l’anglais voire celle du français.

Les Jordaniens ont la possibilité d’apprendre ces langues en particulier à l’université.

D’après les dernières statistiques, le nombre d’étudiants en italien serait en forte augmentation à l’Université de Jordanie.

 

c)   Apprendre une langue étrangère pour quelle insertion professionnelle ?

Le système universitaire jordanien ressemble au système américain par ses cours payants. Ensuite, l’admission à l’université publique se fait en fonction des résultats obtenus au baccalauréat. Idem pour le cursus universitaire qui se détermine lui aussi en fonction des notes. Par conséquent, les non admis doivent s’inscrire dans les universités privées s’ils désirent suivre un enseignement universitaire.

Le constat qui s’impose chez les étudiants qui sortent des départements de français, italien…, c’est que leur cursus universitaire ne leur assure pas une insertion professionnelle. Par contre, une parfaite maîtrise de l’anglais ainsi que d’une seconde langue constituera un réel atout pour eux.

 

 Conclusion

L’objet de ce travail est une tentative d’analyse des rapports existants entre : la diglossie, le bilinguisme et le plurilinguisme au sein de la société jordanienne.

Comme l’a démontré cette analyse, les phénomènes de diglossie-bilinguisme-plurilinguisme sont considérés comme des faits linguistiques ayant une inscription dans le vécu des individus et des communautés.

 

Dans les couches favorisées de la population jordanienne, il faut mentionner l’importance du personnel asiatique à qui revient l’éducation des enfants. L’enfant jordanien est donc exposé à plusieurs langues : la langue de son foyer familial, le pidgin de sa nourrice[26], l’arabe moderne (école, médias…) et aux langues étrangères (anglais, français …).

 

Par conséquent, on observe une similitude de situation linguistique entre le Liban et la Jordanie. Pour reprendre les propos de N. Srage[27] , à Amman : «  à coté de l’arabe, on observe surtout dans la classe moyenne et supérieure, le phénomène de bilinguisme voire de plurilinguisme ».

A propos du bilinguisme, notre travail nous a permis de mettre en exergue différents types de bilinguisme[28] : «bilinguisme asymétrique » qualifié aussi de « passif » pour la majeure partie de la population qui répond à certains besoins langagiers et le « bilinguisme symétrique » voire « précoce et actif » pour ce qui concerne la population aisée voire de couche moyenne.

Le plurilinguisme répond aux mêmes caractéristiques.

A noter qu’il n’est pas rare de rencontrer des Jordaniens ne maîtrisant aucun mot en anglais.

 Pour conclure, notons que le phénomène de mondialisation s’applique à la Jordanie en particulier dans certains quartiers « uppés » de la capitale. A l’instar d’autres Jordaniens, doit-on craindre une uniformisation culturelle qui pourrait générer une uniformisation  linguistique[29] ? Il est manifeste que cela crée une grande fracture sociale dans la société jordanienne où il existe une certaine dualité entre la société moderne et la société traditionnelle.

 

A mon avis, pour avoir visité d’autres pays arabes, ce phénomène que l’on peut qualifier de société n’est pas propre à la Jordanie.

 

Enfin, même si Amman est une grande mégalopole très cosmopolite, ce qui accentue le phénomène de plurilinguisme, l’intercommunication se fait uniquement en anglais.

 

 

Bibliographie :

Abou, S., L’identité culturelle, Paris, Anthropos, 1981

Beacco J.C., Les idéologies linguistiques et le plurilinguisme in F.D.M, n°314, Avril-mai 2OO1

Bennan (co)., Du Bilinguisme, Denoel

Boyer, H., Plurilinguisme « contact ou conflit des langues », L’harmattan, 1997

Dabene L., Repères sociolinguistiques pour l’enseignement des langues, Hachette F.LE, 1994.

Labov W., Sociolinguistique, Editions de Minuit, 1976

Martinet A., Eléments de linguistique, A. Colin, 1996.

Srage Nader, Les effets du plurilinguisme sur l’apprentissage du langage chez l’enfant au Liban

Srage Nader, Etude sociolinguistique du parler arabe de Moussaybté, Publications de l’université libanaise, Beyrouth 1997.

 


[1] Cf articles de N.Srage sur la situation linguistique libanaise, Les effets du plurilinguisme sur l’apprentissage du langage chez l’enfant au Liban et Etude sociolinguistique du parler arabe de Moussaybté, Publications de l’université libanaise, Beyrouth 1997. cf article de A. Boukous, Bilinguisme, diglossie et domination symbolique in Du Bilinguisme, ouvrage collectif, collection Denoel.

 

[2] N. Srage, « Les effets du plurilinguisme sur l’apprentissage du langage chez l’enfant arabe »

[3] op.cit

[4] Cf Abou, S., L’identité culturelle, Paris, Anthropos, 1981

[5] Ce dialecte regroupe l’aire géographique suivante : la Jordanie, la Palestine, la Syrie et le Liban.

[6] En particulier dans le monde médiatique (journaux télévisés et feuilletons égyptiens…)

[7] Soit jordaniens

[8] Il existe des universités publiques et privées.

[9] Dans la presse et dans la rue

[10] cf Dabène p.45

[11] C’est l’observation qui ressort aux départements d’anglais et aussi de français.

[12] Dabène, L., op.cit

[13] Les films sont en version originale avec un sous-titrage en arabe voire parfois suivis d’un deuxième en français.

[14] Il existe une chaîne égyptienne appelée « Nile.tv » où les programmes se font en anglais  et avec une petite plage horaire consacrée au français.

[15] Mes propos s’appuient sur les théories des acquisionnistes (R. Ellis, W. Klein…)

[16] Du bilinguisme, op.cit, p.41

[17] Baptistère du Christ …

[18] cf Petra, Wadi Rum, Aqaba et la Mer Rouge, la Mer Morte…

[19] cf Beacco, J.C, Les idéologies linguistiques et le plurilinguisme in FDM, avril-mai 2001.

[20] Il suffit de se rendre dans le centre d’Amman (Down town) qui regroupe la vieille ville.

[21] Terme emprunté à L.Dabene, p.141 : « il se définit comme une perspective générale s’adressant à un public scolaire et visant, par des activités largement ouvertes sur l’extérieur, et des informations sur la diversité des cultures à transformer celle-ci en source d’enrichissement pour chacun… »

[22] Université de Jordanie et l’université du Yarmouk

[23] Le Monde, Marie Claire…

[24] Ce mot figure dans une enseigne de magasin « Les pâtisseries de chez … »

[25] cf partie sur le bilinguisme arabe-anglo-américain.

[26] On observe chez cette population asiatique, une mauvaise maîtrise de l’anglais et de l’arabe d’où le terme de « pidgin » = bad english et bad arabic.

[27] cfLes effets du plurilinguisme …

[28] cf ,Bennan , « Du bilinguisme », collection Denoel, p.42

[29] cf, Beacco

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s